• Sébastien Marcin

Élections européennes : mais au fait, qui a gagné ?



Source : Parlement européen

On est Dimanche 26 mai 2019, il est 20h. Les grandes chaines de télévision annoncent les résultats nationaux d’une élection européenne qui n’aura pas passionné les foules. (Même si l’abstention n’a atteint « que » les 44% cette fois-ci).

Les médias titrent déjà « Marine Le Pen remporte son bras de fer avec le Président de la République », « Première défaite intermédiaire pour Emmanuel Macron » ou encore « le Président limite les dégâts ».


Puis, alors qu’on en avait presque oublié jusqu’à leur existence, tellement les médias en ont fait abstraction pendant la campagne, les autres partis réapparaissent. La droite est balayée. La France insoumise est à genou. Le parti socialiste se réjouit d’un score qui aurait certainement poussé à la démission de ses leaders historiques comme Lionel Jospin. Ce soir là, les médias annoncent des résultats sans appel : les gagnants de ces élections sont le Rassemblement national et la République en Marche.


Après l’affaire Benalla, après la mobilisation contre les 80km/h, après 28 semaines de manifestations des Gilets jaunes… les grands gagnants de cette élection, qui n’a d’intermédiaire que le nom (nous y reviendrons, mais si on continue à considérer les élections européennes comme une simple élection intermédiaire, l’avenir de la France en Europe ne sera pas brillant), sont les deux finalistes de la précédente élection présidentielle : c’est à dire un Président traversant une crise politique inédite et une candidate extrémiste que plus de 60% des français ont décidé de rejeter en 2017.


Si nous devons donc trouver un gagnant dans cette élection, il paraît évident que d’ores et déjà il est inutile d’aller le chercher du côté du peuple. N’en déplaise à Monsieur Gilbert Collard qui pense qu’il suffit de crier sur les plateaux télé « Nous sommes le peuple ! » ou « Il y en a marre des Faux-culs de la politique » pour incarner véritablement le peuple français. Car, Monsieur Collard, 23% de 60% de votants, malheureusement ce n’est pas ça le peuple.

Inutile d’aller le chercher du côté du Rassemblement national. Certes, le parti de Marine le Pen arrive en tête de cette élection. Mais il recule de 1 siège au Parlement européen et surtout ne progresse que très légèrement en nombre d’électeurs.



Le parti présidentiel ne peut pas non plus s’enorgueillir d’une victoire éclatante. Certes, il est parvenu au moyen d’une seule élection à mettre fin à 6 mois de crise et de doute, et à éliminer ses deux opposants les plus « redoutables », les Républicains et la France insoumise. Mais à quel prix ?


Emmanuel Macron instaure un face à face avec le Front national qui le pose aujourd’hui en ultime rempart à Marine le Pen. Mais ce petit jeu, tel la bête de Frankenstein, pourrait très vite se retourner contre lui. Il n’est pas impossible qu’en 2022, les rôles s’inversent. Le chasseur devenant la proie. Le RN devenant à son tour la dernière alternative à un Président-candidat rejeté par son peuple.


La démocratie est-elle alors gagnante ? Rien n’est moins sûr.

RN et LREM se quittent dos à dos jusqu’au prochain round.

Est-ce que la France sort renforcée de cette élection ? La réponse est évidemment non, pour plusieurs raisons.


Parce qu’à côté des résultats nationaux, on en oublie que les élections européennes se déroulent partout en Europe et aboutissent à l’élection de 751 députés européens, qui se regroupent ensuite dans 8 groupes parlementaires transnationaux.

Combiens ont obtenu de sièges les alliés du RN et de LREM au niveau européen ? Respectivement 58 pour le MENL et 109 pour l’ALDE.

Alors que le PPE (le groupe européen des Républicains) en a obtenu 180 et le PSE 146 (le Groupe du Parti socialiste).


Cela signifie que les deux « vainqueurs » français seront dans des groupes minoritaires qui seront obligés de faire des alliances avec d’autres groupes européens pour peut-être espérer peser sur le débat européen.


Cependant, depuis une semaine, cela n’empêche pas Emmanuel Macron et ses lieutenants d’enchainer les plateaux TV et les studios de radio nationaux en affirmant qu’ils peuvent s’opposer à l’élection de Manfred Weber (candidat PPE allemand soutenu par Angela Merkel) à la présidence de la Commission européenne, pour soutenir Margarethe Vestager (ALDE). Autant être clair dès maintenant, la coalition PPE/PSE représente à elle seule 43% des députés européens. Elle n’aura donc pas besoin de l’approbation de l’ALDE pour choisir son candidat à la Présidence. Peut-être devra-t-elle aller chercher le soutien d’un autre groupe politique, mais à aucun moment ce groupe là ne peut espérer obtenir l’élection de son propre candidat.


Finalement, même si ces élections européennes ont mis fin à 45 ans de partage exclusif des pouvoirs entre le PSE et le PPE qui seront obligés de s’allier avec d’autres formations politiques pour gouverner, les cartes n’ont pas été totalement distribuées.


Et alors que le Rassemblement national prétendait « Redonner le pouvoir au peuple » en envoyant 23 petits députés au Parlement européen, il n’a fait que participer à l’affaiblissement de l’influence française à Bruxelles. La France se retrouve de plus en plus marginalisée avec un Président de la République totalement déconsidéré par la Chancelière allemande et des députés se retrouvant dans des groupes minoritaires obligés (déjà) de faire des concessions. Preuve en est, la France a déjà perdu deux postes clefs à la Commission européenne.


Ce face à face national qui a opposé Emmanuel Macron à Marine le Pen était un coup politique puissant, fort, finement calculé. Emmanuel Macron ressort renforcé en France. Mais tellement affaibli sur la scène internationale.


L’élection européenne n’est pas une élection nationale. Encore moins un sondage intermédiaire pour évaluer la côte de popularité d’un Président et de ses opposants. C’est là que se jouent les 5 prochaines années des orientations budgétaires de l’Union européenne, des décisions politiques, la vie de nos agriculteurs sous perfusion de la PAC, les rapports de force étatiques. Et cela, on l’a trop peu entendu pendant cette campagne européenne.


Alors à n’en pas douter, plus que jamais, ces élections européennes viennent confirmer l'adage footballistique : "à la fin c'est toujours l'Allemagne qui gagne". Parce que c'est l'Allemagne qui est en position de choisir le prochain Président de la Commission européenne.


Et ce n'est pas ce semblant de bras de fer entre Macron et Merkel (à une époque où l'Europe aurait au contraire besoin d'une alliance franco-allemande) qui nous fera croire que la France est en mesure de conserver son leadership en Europe.

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